TURQUE (LITTÉRATURE)


TURQUE (LITTÉRATURE)
TURQUE (LITTÉRATURE)

Après la fixation des Turcs Seldjoukides en Anatolie (1071), un double champ de culture se dessina: d’une part, celui des paysans et des nomades qui, malgré leur islamisation, restèrent fermement attachés à la langue populaire, à une littérature orale et aux traditions turques; de l’autre, la culture des seigneurs et des lettrés citadins qui, ayant pour objectif principal d’étendre leur emprise sur les voies commerciales d’Orient et d’Occident et de continuer l’expansion islamique, choisirent la culture arabo-persane pour véhicule, tout en adoptant l’acquis prestigieux de ces deux littératures. Les antagonismes entre dirigeants et dirigés étaient d’autant plus marqués que les paysans nomades étaient généralement chiites, adeptes de sectes hérérodoxes teintées de chamanisme, tandis que les seigneurs et citadins adhéraient le plus souvent à l’orthodoxie sunnite. Le mode de production, seldjoukide et surtout ottoman, fortement centralisé, a contribué à maintenir les profonds contrastes sociaux entre habitants des villes et habitants des campagnes. Une scission culturelle s’est ensuivie, qui implique une double analyse des manifestations littéraires au long des siècles.

1. La littérature orale

Bien que les documents sur la littérature turque orale de l’époque des Seldjoukides soient quasi inexistants, il est possible d’en reconstituer les traits dominants par recoupement, car on connaît la poésie des Turcs anciens grâce au traité de Mahmoud-al-Kachgârî (1074) et, plus tardivement, grâce aux premiers recueils manuscrits ottomans se rapportant aux siècles précédents. Ainsi l’on constate, pour les œuvres de caractère folklorique, que cette poésie n’a subi que peu de modifications jusqu’à l’époque moderne; cette lenteur d’évolution peut s’expliquer par le statisme de la société paysanne et nomade. La poésie chantée populaire, accompagnée par des instruments à cordes, est de tout temps une forme vivace du lyrisme turc; avec le mâni (couplet de quatre vers à sept syllabes, avec rime unique), ce sont les thèmes de l’amour, du destin, de la mort et de la nostalgie qui s’affirment. Les lamentations funèbres (a face="EU Caron" ギit ), souvent improvisées, relatent des événements dramatiques. On y recourt fréquemment, comme au destan (chant épique), qui peut durer plusieurs veillées. Il faut encore mentionner les contes (masal ), les contes facétieux, les comptines (tekerleme ), genres qui permettent un débridement imaginatif, allant du comique au fantastique, et qui, venus de loin dans le temps et dans l’espace, relèvent du folklore. La contribution de ces genres à la langue et à la littérature modernes aura été finalement plus importante que les productions signées de la littérature du sérail. Grâce à des manuscrits et à des recueils datant des débuts de la période ottomane, on peut encore découvrir la littérature des adeptes du mysticisme oriental soufî, qui s’est développée dans les tekke (monastères musulmans) urbains ou dans ceux des campagnes.

Deux figures marquantes symbolisent cette division culturelle dès les débuts de la littérature turque en Anatolie. La première est celle de Celâleddin Rûmi [Djal l al-D 稜n R m 稜] (1207-1273), animateur prestigieux d’un mouvement mystique, le mevlevisme, qui composera ses chefs-d’œuvre, le Mesnèvî et le Dîvan de Shams de Tabriz en persan; l’autre personnage clef de la littérature turque est Yunus Emre qui contribua de façon décisive à fixer la langue poétique. Ce derviche (moine mystique musulman) vécut dans les régions frontières face à Byzance, et c’est dans cette zone instable peuplée par les tribus les plus dynamiques qu’il créa une poésie lyrique d’extase et d’inquiétude par une sublimation du langage quotidien qui correspondait à la ferveur populaire frondeuse spontanée de son époque. Il ne fut pas seul dans cette recherche d’identité littéraire. Ahmet Fakih (?-1221), Šeyyad Hamza (?-?), Sultan Veled (1226-1312), Ašik pacha (1272-1333) et d’autres font partie de cette pléiade de poètes qui établirent les fondements de la poésie turque d’Anatolie. Par ailleurs, il faut mentionner Haci Bektaš (XIIIe s.), initiateur de la confrérie des bektaši dont l’influence s’exerça par voie orale d’abord puis par le Vilayetnâme (Livre saint), manuscrit tardif, décrivant la vie légendaire du saint personnage. Un des premiers représentants de cette poésie contestataire, par rapport au rigorisme musulman, est Kaygusuz Abdal, poète derviche de la fin du XIVe siècle.

2. La poésie du Dîvan

L’émiettement du pouvoir seldjoukide en petites et grandes seigneuries jouissant d’une personnalité propre contraignit ces dernières à prendre appui sur les populations paysannes et nomades.

Les beys , eux-mêmes étrangers à la culture arabo-persane, encouragent, à partir du XIVe siècle, un mouvement de traduction des classiques religieux et littéraires en langue turque, protègent les auteurs qui écrivent en turc ou l’utilisent comme langue administrative. La tendance étatique en faveur du turc s’amorça avec la proclamation de Karamano face="EU Caron" ギlu Mehmet bey en 1277, et se maintint durant la période ascendante ottomane. Mais, à partir de la prise d’Istanbul, le sérail de Mehmet II le Conquérant devint un pôle d’attraction pour les poètes arabes et persans; une littérature qui se voulait d’élite se reforma à partir d’une langue composite, le turc-osmanli (turco-arabo-persan). Malgré cette orientation cosmopolite, une littérature turque persista dans les milieux citadins qui créèrent en türk-i basit («simple turc») des œuvres intéressantes telles que le Kâbusnâme , ou Livre de préceptes (1426), en prose de Mercimek Ahmet, ou la poésie de Nazmi (?-1554).

L’influence persane

Avec la traduction et l’assimilation des œuvres persanes de première importance (‘Attar, Sâdi), la métrique de l’aruz perturbe le génie de la langue turque, aussi bien dans sa structure que dans son vocabulaire, du fait que cette métrique est fondée sur des voyelles longues et brèves tandis que le turc n’en possède que des ouvertes et fermées. En outre, l’entité de la poésie du Dîvan, qui comprend des formes telles que les kaside , mesnevî , gazel , impliquait un système de métaphores, de symboles et de concepts codifiés qui a pesé sur la personnalité des poètes turcs. L’élément de perfectionnisme formel de la poésie du Dîvan, poussant le raffinement jusqu’à la préciosité ornementale, a entraîné une rupture avec l’homme et la nature, perçus au travers d’une grille de concepts dont la somptuosité ne fait pas oublier la perte de contact avec le réel, sauf dans de rares cas de satire sociale, de contestation de caractère personnel et d’historicité anecdotique.

On peut, sans trop schématiser, distinguer trois périodes dans l’évolution de la poésie du Dîvan. Du XIVe au XVe siècle on voit des poètes comme Gülšehri (?-?), Kadi Burhaneddin (1344-1398), Nesimî (?-1404), Šeyhî (1375-1431) et d’autres s’essayer à adapter la langue turque, avec plus ou moins de bonheur, aux formes iraniennes. À partir de la seconde moitié du XVe siècle, parallèlement à l’expansion de l’empire, la poésie turque du Dîvan s’affirmera notamment par les œuvres de Ahmet pacha (?-1497) et de Necati (?-1508), qui ont le mérite d’utiliser une langue qui s’inspire parfois du parler d’Istanbul, langue dominante souple et raffinée qui s’était formée rapidement à partir de 1453, à la suite du repeuplement de la ville par les Turcs venus de diverses régions. À côté de la poésie des lettrés, la poésie populaire a des représentants nombreux, tels Ešrefo face="EU Caron" ギlu (?-1479) qui rappelle les accents de Yunus Emre et, dans le domaine religieux conformiste, Süleyman Çelebi (?-1422) dont le célèbre mesnevî de 1409, le Mevlit (La Naissance ), relate en un langage poétique simple la vie de Mahomet. Une autre particularité du XVe siècle consiste dans les diverses transcriptions d’œuvres datant des périodes antérieures. Parmi celles-ci figurent des ouvrages poétiques ou en prose décrivant les faits et gestes miraculeux et légendaires de saints personnages et des récits épico-religieux se rattachant à la tradition orale, comme le Dânišmentanâme (Le Livre de Dânisment ), le Battal Gazi Destani (La Geste de Battal Gazi ) et le Selçuknâme (La Geste des Seldjouk ) qui, dans un langage accessible à tous, racontent les exploits fantastiques des héros musulmans contre les infidèles. Il faut faire une mention particulière d’un livre capital, le Dede Korkut , qui relate les faits et gestes héroïques des tribus oghuz, chef-d’œuvre de par la pureté de la langue et l’originalité de la thématique et du style. Cette épopée en douze épisodes, composée en vers assonancés alternant avec la prose, dont les sources et le cadre géographique chevauchent l’Azerbaïdjan et l’Anatolie, constitue la première œuvre littéraire de grande envergure. La fixation tardive indique l’influence durable de ces récits qui ont tenu une place importante dans l’affectivité populaire.

La littérature fastueuse du XVIe siècle impose sa langue et son esthétique élaborée grâce à des poètes prestigieux. C’est ainsi que Bakî (1526-1600), honoré du titre de Sultan des poètes, étendit sa renommée au-delà des frontières de l’Empire alors à son apogée. L’orgueilleuse poésie de Bakî est travaillée telle une pièce d’orfèvrerie impériale. Sa langue fortement greffée de mots arabes et persans s’adapte parfaitement aux subtilités rythmiques de l’aruz. On pourrait dire de Bakî qu’il a, en grand dignitaire de l’Empire, institutionnalisé sa poésie. Non moins imposant est le poète Fuzulî (1495-1556) vivant à Bagdad, éclipsé aux yeux du Palais et des lettres d’Istanbul par son éloignement et ses affinités chiites. Mais son lyrisme et la perfection formelle de son œuvre ont eu autant d’éclat que ceux de son illustre contemporain; son Leylâ ve Medjnûn (Leylâ et Medjnoûn ) eut un rayonnement étendu et durable.

La tradition populaire

La tendance opposée – par la langue, la métrique, la conception et les objectifs – se maintint malgré tout l’éclat de la poésie du Dîvan. Dans la lutte compliquée qui opposa les chiites aux sunnites, l’Iran safevide à la Turquie ottomane, les masses paysannes et nomades à leurs seigneurs Hataî (chah Ismail, 1486-1524) et Pîr Sultan Abdal (XVIe s.) sont des exemples d’une poésie s’adressant au plus grand nombre, tout en maîtrisant une plénitude poétique qui témoigne d’un grand art. L’œuvre de Pîr Sultan Abdal est un des rares témoignages d’une poésie mobilisatrice contre le pouvoir. Poète et homme d’action, il a, semble-t-il, été pendu à Sivas, mais son chant imprégné de passion et de fierté s’est perpétué parmi les paysans turcs. À la même époque, on constate l’apport des poètes ambulants que l’on appellera les  ルik (ou Amoureux): sous forme de chants accompagnés par le saz (instrument musical à trois cordes), les  ルik s’exprimeront par des formes poétiques spécifiques telles que le košma , le güzelleme , le destan et une métrique qui est à dominante syllabique. Cette tradition populaire de la poésie s’est maintenue jusqu’au XXe siècle. Elle compte de prestigieux représentants comme Karacao face="EU Caron" ギlan (1604-1679) célébrant l’amour et la nostalgie des transhumances avec un lyrisme, une franche sensualité et une communion profonde avec la nature. Dadalo face="EU Caron" ギlu (XIXe s.) a exprimé dans son œuvre la révolte et le combat des tribus nomades contre le gouvernement impérial qui voulait les sédentariser. Un ton de défi audacieux et d’appel à la lutte caractérise sa poésie rendue dans une langue simple et claire. Depuis 1960, la poésie des šik prend davantage un caractère politique; remplaçant les sujets de l’amour et de la nature par ceux de l’injustice sociale, ces bardes parcourent d’un bout à l’autre la Turquie ainsi que les pays d’Europe où se trouve concentrée une importante immigration ouvrière turque.

Retour au classicisme

Les poètes de la période postclassique du Dîvan excellent dans les formes ottomanes néo-persanes auxquelles s’ajoute un nouveau mode de préciosité qu’on appellera sebk-i hindî («Manière indienne»), parce que développé à la cour des descendants de Babur et qui se manifestera par des métaphores compliquées et baroques; Nailî (?-1666) en est un représentant typique. Cependant, au XVIIe siècle, période où se manifestent les premiers signes de la décadence de l’Empire ottoman, on voit des poètes comme Yusuf Nabî (1640-1712), le plus grand représentant de la tendance persanisante, et Nef‘i (1582-1636), le meilleur poète de la kaside élogieuse, exprimer des réflexions critiques sur les faits de leur époque, ce qui valut à Nef‘i d’être étranglé par ordre du sultan. La prose de cette époque, truffée de mots étrangers, s’illustre dans le domaine classique par son caractère orné, ampoulé; elle fut élaborée, selon des règles codifiées, par Veysî (1561-1628) et Nergisî (1592-1635). Le style de chroniqueurs tels que Koçi bey, Peçevî (1574-1649), Naima (1652 env.-1715) est d’un abord simple, mais le prosateur le plus remarquable de cette période est Evliya Çelebi (1611-1685). Avec son journal de voyages en dix volumes, il décrivit ses pérégrinations à l’intérieur de l’immense Empire ottoman. Reportage historique mais aussi œuvre littéraire pleine d’invention, ses notations en langage parlé, la variété de ses expressions, ses phrases nerveuses et souples révèlent un auteur hors pair. Malgré les défaites militaires, les pertes de territoires, les soulèvements sociaux qui ébranlent l’Empire, le XVIIIe siècle est marqué par un épanouissement des arts et des lettres, sous le règne d’Ahmet III et de son grand vizir Ibrahim pacha; cette période, placée sous le signe de la tulipe qui avait envahi la vie quotidienne, les arts décoratifs et la poésie, fut appelée Lâle Devri (Époque des tulipes). Des essais d’introduction de l’imprimerie (1728), des tentatives d’occidentalisation ne font qu’augmenter le malaise qui aboutit à l’insurrection réactionnaire de Patrona Halil, durant laquelle fut assassiné le poète Ahmet Nedim (1681-1730); sa poésie sensuelle chante les plaisirs et l’amour, les promenades de Sâdâbâd (Eaux douces d’Europe) et les illusoires splendeurs d’Istanbul avec une harmonieuse mélancolie ou un libertinage frivole. Galib Dede [Cheik Galib] (1757-1799) est une autre figure dominante de ce siècle et le dernier grand poète de la littérature du Dîvan. Membre de la secte des mevlevi, il expose les 4 000 distiques de nature allégorique dans son mesnevî , Hüsn ü Ašk (La Beauté et l’Amour ), les étapes successives de l’amour mystique, avec une préciosité métaphorique poussée à l’extrême.

Par rapport à la littérature populaire, qui malgré son caractère statique refléta, surtout dans ses modes d’expression, une vision plus concrète de la vie, la littérature dite classique gardera un caractère hermétique, intemporel, abstrait, aliéné par sa forme et par l’absence d’une dynamique progressive de la société. Après la désagrégation de l’Empire ottoman et la prise de conscience par une élite des progrès de la civilisation occidentale, les conventions esthétiques de la littérature du Dîvan ne correspondaient plus à une vision du monde qui cherche à se renouveler.

3. Des réformes du Tanzimat à l’époque contemporaine

Littérature du Tanzimat

C’est dans ce contexte de transition entre une conception médiévale et une volonté de modernisme et de progrès que la littérature turque chercha son orientation à partir de 1839, date des réformes du Tanzimat. Cette première période de la modernisation de la littérature turque s’étend de 1860 à 1896. À cette époque se manifesta une activité intense de traduction des œuvres écrites dans les langues européennes, particulièrement le français, initiant ainsi la langue turque à l’expression des formes et de la pensée de la culture occidentale, comme au cours des XIVe et XVe siècles les traductions du persan et de l’arabe adaptèrent le génie de la langue turque à la culture de l’Islam. La littérature du Tanzimat s’affirma surtout par l’emprunt des genres littéraires nouveaux (théâtre, roman, critique et essais, journalisme). Parmi les personnalités de cette période, Ibrahim Šinasi (1826-1871) joua un rôle important dans l’orientation des esprits vers le renouveau. Journaliste prestigieux mais poète médiocre, ses vers classiques sont cependant dépouillés d’artifices et manifestent une optique humaine rationnelle. Par la traduction (1859) d’œuvres de La Fontaine, de Racine, de Lamartine, entre autres, il fraya un chemin aux conceptions poétiques nouvelles. C’est néanmoins en prose qu’il excella. Par un style précis, équilibré, conçu dans une syntaxe nouvelle, articulé par des conjonctions, il contribua dans ses éditoriaux à la transformation de la prose turque. Namik Kemal (1840-1888) s’essaya, lui aussi, à tous les nouveaux genres littéraires. Poète, romancier, dramaturge, essayiste, il eut une influence prédominante sur la littérature de son époque. C’est surtout grâce à sa poésie et à sa prose éloquentes et passionnées que les idées de hurriyet (liberté) et de vatan (patrie) mobilisèrent l’opinion publique. Il fut le porte-drapeau des Nouveaux-Ottomans dans leur lutte contre le pouvoir absolutiste du sultan. Le poète Abdülhak Hamit Tarhan (1851-1937) a transformé la littérature de son époque par ses poèmes lyriques, épiques, philosophiques et ses pièces de théâtre historique. Bien que le goût pour une culture orientale classique confère un caractère traditionnel à son œuvre, il a contribué à la rupture définitive de l’unité du distique, à l’introduction de l’enjambement et à des audaces de vocabulaire. Un certain sentiment de la nature, la sincérité de son culte de la femme, de l’angoisse de la mort lui ont permis de dépasser la poésie du Dîvan. Parmi de nombreux écrivains de cette période se distinguèrent Ahmet Mithat (1844-1911), Šemsettin Sami (1826-1871), Ahmet Vefik pacha (1823-1891), Ziya pacha (1825-1880). Ces auteurs ont tenté, dans le cadre d’un empire multinational, de développer la prise de conscience nationale des Turcs; paradoxalement, au lieu de puiser dans les sources populaires, ils empruntèrent les formes et les thèmes à la culture occidentale. Celle-ci s’imposait en effet à la société ottomane en décomposition par son emprise économique et politique. Une fois encore, l’orientation des valeurs culturelles de l’élite se trouva en rupture avec les vraies traditions du peuple turc.

La Littérature nouvelle

La littérature du Tanzimat fut suivie entre 1896 et 1901 par ce qu’on désignera du terme de Edebiyat-i Cedide , ou Littérature nouvelle. Elle groupa dans la revue Servet-i Fünun (Le Trésor des sciences ) des écrivains qui concrétisent, en les développant, les théories et les ébauches d’occidentalisation de l’époque précédente. Une langue précieuse et artificielle la rend toujours inaccessible au grand public. La superficialité, à quelques exceptions près, et le formalisme des ouvrages de cette période se justifient, si l’on tient compte de l’interdit que la censure maintenait depuis 1874 (absolutisme d’Abdulhamid II) sur toute expression de pensée de caractère dynamique. Poursuivi, le groupe d’écrivains de la Littérature nouvelle fut dispersé par la suppression de Servet-i Fünun en 1901. Les premiers romans analytiques et descriptifs turcs furent écrits par des écrivains appartenant à cette tendance. Ainsi H. Z. U ずakligil réussit avec Ašk-i Memnu (Amour défendu , 1900) à camper des personnages qui symbolisent en quelque sorte la chute d’un empire. Tevfik Fikret (1867-1915), figure de proue de ce mouvement, tenta aussi de renouveler la poésie ancienne grâce à une certaine vision directe de la nature et des éléments pris dans la vie quotidienne; comme Namik Kemal, il avait une haute idée de son rôle de poète, il aspirait au progrès social et combattit l’oppression hamidienne. Après la chute d’Abdulhamid (1908), la revue Genç Kalemler (Les Plumes nouvelles ), fondée en 1911, groupa des écrivains qui s’opposaient aux partisans d’une prosodie et d’une langue recherchée. Ziya Gökalp (1875-1924), sociologue, Ömer Seyfettin (1884-1920), nouvelliste, et Hussein Rahmi Gürpinar (1864-1944), romancier, préconisèrent une littérature nationale visant surtout à purifier la langue de ses éléments étrangers ainsi qu’à sa fusion avec le langage parlé. Cependant, durant cette période qui s’étend jusqu’à la fondation de la République turque, en dehors des écrivains précités, les querelles et les œuvres littéraires reflètent très peu les thèmes nationaux; ainsi Ahmet Hašim (1885-1933) fut l’initiateur d’une sensibilité novatrice dans des formes inspirées par le symbolisme français. Yahya Kemal (1884-1958) a été l’un des derniers à utiliser la prosodie de l’aruz avec maîtrise et à l’adapter à la langue contemporaine, conciliant harmonie et simplicité. Inspirés par la rigueur des parnassiens, ses poèmes expriment, avec une perfection poétique rare, des thèmes historiques et personnels. Il fut considéré comme le fondateur d’un néo-classicisme turc, mais son esthétique et ses thèmes tournés vers un monde en voie de disparition n’ont pas eu de prise sur la jeune poésie contemporaine.

Les contemporains

Réalisme et avant-garde

La littérature turque actuelle n’a pu prendre son véritable essor que grâce à la guerre de l’Indépendance (1919-1922). Avec la proclamation de la République turque (1923) naît un pays nouveau dont il fallait rechercher et définir la personnalité. C’est la connaissance de la vie des paysans anatoliens, dont la participation avait été déterminante pour la libération, et de l’homme du peuple qui a constitué le principal objectif littéraire de la période qui a suivi la libération. Ainsi, à partir des années 1933, les romans turcs ont-ils acquis un contenu plus dense et intégré des procédés plus élaborés. Ce sont les romans de H. E. Adivar (1884-1964), Y. K. Karaosmano face="EU Caron" ギlu (1889-1974), R. N. Güntekin (1886-1956) qui ont commencé à sortir de l’ombre le monde de l’Anatolie. Au caractère souvent sentimental et parfois mélodramatique de ces premières œuvres a succédé le réalisme des écrivains qui se fondait sur l’observation (M. Š. Esendal, 1883-1952) et l’analyse sociale de caractère polémique (Sabahattin Alî, 1906-1948). Ces romanciers issus de milieux intellectuels furent suivis d’autres qui étaient d’origine populaire ou qui avaient partagé la vie des paysans et des ouvriers, Orhan Kemal (1914-1970), Tahir Kemal (1910-1973), et surtout par des écrivains paysans qui continuèrent la tendance dénonciatrice en y ajoutant un ton de témoignage vécu: Yašar Kemal (né en 1922), Fakir Baykurt (né en 1929), Mahmut Makal (né en 1930) et tant d’autres, par leur langage dru, leur humanisme attaché au terroir, leur style épique ou lyrique, ont enrichi la langue et le genre romanesque en Turquie.

Une deuxième tendance est représentée par Sait Faik (1907-1954) qui décrivit le monde affectif du peuple des grandes villes; sa vision poétique parfois insolite a eu une certaine influence sur les jeunes prosateurs à la recherche de formes nouvelles. Aziz Nesin (né en 1915), auteur prolifique, le plus populaire des écrivains turcs, reste fidèle aux traditions nationales d’humour. L’animation de la vie scénique s’est considérablement développée jusqu’en 1971, ainsi que la critique littéraire qui, depuis Nurullah Ataç (1899-1957), a vu naître des tendances divergentes mais à dominante marxiste. Comme la prose, la poésie contemporaine a considérablement élargi son audience. L’œuvre de Nazim Hikmet (1902-1963), dont les accents révolutionnaires et profondément humains marquèrent plusieurs générations d’écrivains, domine la littérature turque.

Sous le nom de «Garip» («Bizarre»), une troisième tendance poétique, qui s’attaqua aux poncifs de toute espèce, se manifesta vers les années quarante. Ses chefs de file furent O. Veli (1914-1950), O. Rifat (1914-1988) et M. D. Anday (né en 1915). Empreinte d’une drôlerie mordante, pleine de fantaisie, frôlant le surréalisme, l’œuvre des trois amis offre, à ses débuts, un caractère de fronde qui, après la Seconde Guerre mondiale, s’en prit aux fausses valeurs sociales. Engagée dans de nouvelles recherches, la poésie d’avant-garde tente, à partir de 1954, par un langage poétique neuf se réclamant de l’irrationnel, d’exprimer le rapport de l’incohérence du monde extérieur avec la complexité du devenir de l’homme. Cette agression de la réalité pour en transformer la vision conventionnelle garde un caractère intellectuel combattu par des poètes dont les visées politiques ou contestataires s’adressent à une audience plus large.

À l’écart de ces différentes tendances, deux poètes, Behtchet Nedjatigil (1916-1979) et Fazïl Hüsnü Daglardja (né en 1914), se distinguent dans deux registres opposés: intimiste pour le premier, épique et lyrique pour le second.

L’horizon culturel s’est élargi, à partir de 1939, par la création d’un Bureau de traduction des œuvres classiques.

Du roman social à l’écriture expérimentale

L’insistance des romanciers turcs à centrer leurs œuvres sur les phénomènes sociaux, et plus particulièrement sur le village anatolien, s’explique par le fait que, durant des siècles, le monde des paysans avait été ignoré. Ainsi, devançant les sociologues, les politiciens et les économistes, l’art turc a dû assumer la définition de cette terre inconnue. Avec l’approfondissement des recherches scientifiques concernant l’ensemble du pays, et dans le droit fil des mutations sociales profondes qui s’y accomplissent, le roman peut désormais revendiquer avec plénitude le rôle qui est le sien, approfondir ses personnages, son écriture. Charriant avec eux tout l’acquis de la période paysanne du roman turc, les romanciers abordent la complexité du phénomène urbain et de ses explosions dramatiques. Une structure originale s’ébauche.

Dans son roman Lui (O en turc, 1977) Ferit Edgü, tout en mettant en évidence l’isolement de l’intellectuel dans un village cerné par la neige, abandonné par l’indifférence administrative, ne fonde plus sa réflexion sur le désespoir d’une lutte inégale avec l’archaïsme, mais sur l’absurdité quasi métaphysique qui caractérise l’absence d’échange entre deux mondes fondamentalement dissemblables. C’est une angoisse existentielle qu’il éprouve face à la vie et à la mort. L’originalité d’Edgü provient aussi d’une rupture avec le système d’image et d’écriture qui caractérise les auteurs paysans; il cherche, par brèves annotations poétiques, à approfondir le vécu en s’aidant d’un douloureux monologue intérieur, qui lui fait découvrir une autre façon de voir le monde.

D’autres écrivains ont exprimé des angoisses de situation. Yusuf Atilgan exprimera dans L’Homme oisif (1959), ses illusions perdues, celles d’une génération de jeunes petits bourgeois. Dans Les Ratés (1972), Oguz Atay raconte avec une amère ironie la révolte, l’isolement, le suicide. Dans une langue dépouillée, Demir Özlü (né en 1935) exprime avec Un automne qui ne finit pas (1976) la solitude citadine et ses états d’âme, ainsi que le vide qu’il n’arrivera pas à combler par l’action militante ou l’amour. Selim Ileri (né en 1949), lui, décrit dans ses romans des personnages vivant le même désarroi, la même marginalisation d’intellectuels sans racines.

La conscience de la limite de ces personnages correspond aux fluctuations d’une société qui n’en finit pas de chercher une issue à son développement. L’écriture se voulait prédominante, ces auteurs se sont donc livrés à des expériences formelles qui ne sont pas toujours concluantes. Il reste qu’elles marquent une étape importante en permettant à la langue turque de se libérer des emprunts à l’arabo-persan. Après les années 1980, les thèmes érotiques et sexuels se manifestent dans certains romans (Attila Ilhan, né en 1925, Fena Halde Leman , 1980).

Depuis les années 1970, l’avant-garde littéraire est aussi constituée par des femmes écrivains. C’est là un phénomène d’autant plus important qu’il met en cause des interdits et des aliénations qui ont pesé, et qui pèsent encore, sur la vie sociale et privée de la femme en Turquie. Les femmes écrivains turques ne sont pas «féministes», mais c’est grâce à elles que la littérature turque donne aujourd’hui une image plus complète d’elle-même. Et cela à plusieurs niveaux de l’écriture: du conscient à l’inconscient, de la vision la plus lucide aux fantasmes les plus délirants. Les romanciers et nouvellistes s’inscrivent ainsi dans l’entreprise de démystification du caractère conventionnel de la femme orientale.

Certaines romancières comme Sevim Burak (1931-1983), Leyla Erbil (née en 1931), Nazli Eray (née en 1945) mettent en œuvre une écriture où la fuite dans l’imaginaire et le recours à l’onirisme compensent la désespérante monotonie du vécu, laissant voir, par jeux de miroirs interposés, l’envers de la réalité. D’autres femmes saisissent cette réalité à pleines mains, tout en témoignant d’une rare sensibilité poétique. L’évocation sociale s’avère transparente dans les récits, entre autres, de Füruzan (née en 1935), Adalet Agaoglu (née en 1929), Sevgi Soysal (1936-1976), Nezihe Meriç (née en 1925), Tomris Uyar (née en 1941).

À partir des années 1970, on ne peut pas dire qu’il existe des tendances organisant nettement la profusion des publications poétiques. Quelques talents exceptionnels émergent de l’effervescence riche et variée de la poésie contemporaine. Un certaine veine de la poésie sociale de nature politique se manifeste encore, influencée surtout par la conjoncture tumultueuse de la vie quotidienne du pays. Mais c’est surtout une poésie opposée à cette «littérature engagée» qui se manifeste, avec une recherche plus formelle d’une part, mais aussi à travers une expression plus individualiste et le plus souvent sentimentale, sensuelle sinon insolite, frôlant un surréalisme sonore et coloré.

À côté d’un Enis Batur (né en 1952), qui interroge, en vers ou en prose, dans son isolement et son lyrisme, le sens de la vie et de son moi, des poètes comme Cengizkan (né en 1954) Güven Turan (né en 1943), Salih Ecer (née en 1954) et tant d’autres dizaines de jeunes et de plus jeunes créent une mosaïque qui laisse espérer la pérennité de la poésie, une des formes d’expression la plus traditionnellement populaire en Turquie.

Parmi les essayistes et les critiques, il faut citer le nom de Tahsin Yücel (né en 1933). On connaît de lui La Révolution de la langue et ses conséquences (1981), L’Imaginaire de Bernanos (1969), Figures et messages dans «La Comédie humaine» (1972), La Limite de la littérature (1982), Débat (1994). Tashin Yücel est aussi un romancier et nouvelliste très apprécié.

Mentionnons également Murat Belge (né en 1943), essayiste et critique (Écrits sur la littérature , 1989; L’Esthétique marxiste, 1989; Quelle est la place de la Turquie dans le monde , 1992); Enis Batur (né en 1952), poète et essayiste (L’Utopie esthétique , 1987; La Poésie et l’idéologie , 1979); Ahmet Oktay (né en 1933), poète, essayiste et critique, partisan de l’art social (Les Sources du réalisme socialiste , 1986; Culture et idéologie , 1990; L’Art et la politique , 1993; La Culture populaire en Turquie , 1993; La Littérature de la période 1922-1950 , 1993); Mehmet Do face="EU Caron" ギan (né en 1931) et Fünsun Akatli (né en 1944).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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